Home

À une époque qui me paraît lointaine, je portais un T-Shirt rouge avec un taureau dessus et je brandissais le poing de la main droite au milieu d’une foule madrilène en hurlant « No a la guerra ».

Et j’écoutais Manu Chao.

C’est lui aussi que j’ai écouté à fond dans la maison de mes grands-parents au Cap-Ferret en apprenant que j’étais admis dans le programme bilingue de l’IEP de Bordreaux qui allait me faire vivre deux belles années à Grenade. Je sautais comme un cabris et pleurais comme une midinette : je pense que je savais que ma vie changeait ce jour-là.

Disons que Manu Chao fait partie implicitement des piliers fondateurs de ce blog.

-¿Qué horas son mi corazón?

Je t’avoue qu’en ce moment je ne sais plus trop. J’ai juste expliqué à Manu que je ne voulais pas exporter le canapé noir dans les rues de sa ville, Barcelone : au XXIème siècle, un peuple qui a la chance de vivre dans un système démocratique et qui réclame plus de frontières, j’ai un peu de mal à le respecter.

-Je t’emmène dans le quartier Saint-Michel à Bordeaux, le quartier des immigrés espagnols. Ça devrait te parler companero.

-Vale.

Et donc voilà le canapé noir installé au milieu d’une foule toute aussi noire de monde : hipsters, bobos, gitans, rebeu, black, tiens, Alain Juppé, tout le monde est là. J’ai mis mon fameux T-shirt rouge qui a force de lavages est un peu passé. Manu porte sur la tête sa casquette kaki ornée d’une étoile rouge.

Au menu pour Manu, le Arroz a la cubana s’impose.

Bien que je ne sache toujours pas pourquoi ce riz est « à la cubaine » et que Cuba n’est bientôt plus Cuba. J’ajoute toujours un peu de cumin, un peu de sucre et des raisins secs pour donner un peu plus d’exotisme à ce plat et justifier son nom tant bien que mal auprès de mes invités.

Nous n’avons pas tellement d’appétit. Je lui parle vaguement d’un de ses concerts auquel j’ai assisté. Il me répond à peine, les cernes dans le vague. Je lui sors une San Miguel de la glacière : le mois de mai est chaud, humide et explosif.

-Salud compañero.

Je lui parle de Grenade, de ce que cette ville m’a laissé entrevoir, ce qu’elle m’a fait espérer.

Et en lui évoquant le souvenir de mes nuits andalouses, des repas du dimanche soir où se mélangeaient les étudiants Erasmus, des plus conformistes jusqu’aux trotskistes de feu la LCR, casquette de gavroche il va de soi. C’était possible dans un même appartement, de boire de la vodka avec une Polonaise, de croiser un Brésilien amoureux d’une Parisienne, elle-même amoureuse d’un Espagnol et agacée par un Italien. C’était possible de tomber amoureux d’une fille pendant un voyage dans un bus au milieu du désert de la Mancha et de ne jamais la revoir le lendemain. C’était possible de se faire tirer son sac à main par un gitan en scooter et se le faire ramener par le videur marocain de la boîte de nuit du quartier. Dieu seul sait ce qu’il est advenu du Gitan. C’était possible d’écouter du flamenco fusion dans un bar reggae…  C’était possible d’écouter de la musique une bonne partie de la nuit au milieu d’un champs d’asperges vertes.

En racontant tout cela, j’ai bien conscience que je replonge dans une parenthèse aujourd’hui refermée.

-Tu y es retourné récemment n’est-ce pas ?

Je réfléchis.

-Oui.

Le silence dans les bars m’a effrayé.

Le mines étaient abattues par la crise. Les bouches endolories par du mauvais alcool se tordaient en évoquant la « Merkel » ou racontaient tout un tas de rumeurs : des convertis auraient pris le contrôle de la Mosquée dans le vieux quartier de l’Albaicín et spéculent dans l’immobilier ; des gens étranges imposent une drôle de loi dans les ruelles étroites envahies par les touristes en Segway. Grenade serait devenue une espèce de Dubaï à l’échelle européenne. Le marbre neuf et étincelant sera toujours celui des morts.

-Ouais Manu, j’ai vu une ville qui allait bientôt rendre les armes.

-Et nous avons laissé faire.

-Toi aussi tu vas t’y mettre et nous accuser d’angélisme ?

-Oui en quelques sortes : on a juste oublié d’appeler un chat un chat, un con un con.

Et il m’explique quelque chose que je trouve très juste.

Il me dit que c’est un comble d’accuser les pacifistes d’avoir laissé faire, de dire que c’est la « pensée unique qui prône le multiculturalisme » qui est in fine à l’origine de la guerre et de la terreur qu’elle a toujours combattu. Effectivement, nous avons tendu la joue. Nous avons cherché à comprendre le djihadisme par le prisme de l’exclusion sociale. Nous avons cherché à comprendre la France d’en bas qui vote à l’extrême droite en accusant un système éducatif discriminant masqué par de beaux discours d’égalité. Le voilà notre angélisme. Pardon. Excusez-nous. Désolé.  Finalement, djihadistes, bidochons, éditorialistes sont tous les mêmes. On a juste oublié d’appeler un chat un chat, un con, un con.

Manu a le regard dans le vague d’une époque qui est définitivement derrière nous.

Je nous ouvre une deuxième San Miguel bien fraîche. Je suis moi aussi assis sur le canapé noir. Nous avons quitté la place Saint-Michel et Bordeaux et nous voici sur les hauteurs du Cerro de San Miguel, la colline qui domine Grenade, le quartier de l’Albaicín et le palais de l’Alhambra. C’est sur cette colline qu’ont été érigées des murailles pour défendre la ville. Nous faisons face à la vallée sur laquelle le soleil se couche. Nous savourons le crépuscule d’une ville et d’une époque avec notre nostalgie impuissante, nos souvenirs comme unique héritage.

« Minuit.

Porte de Charenton o porte de la Chapelle

Un hôtel

Paris

Cerrar los ojos y…

Qui est-ce ?

C’est la police »          

Rafael Alberti

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s