Home

Je n’ai plus trop le temps d’inviter des gens à dîner. Ni le temps, ni l’énergie d’ailleurs.

La paternité, c’est un full time job. Nos « sociétés modernes » continueront de produire des névroses tant qu’elles n’auront pas admis et permis cela.

Je déambule rue Notre Dame, colonne vertébrale du quartier des Chartrons à Bordeaux. C’est un quartier dit de « bobos ». C’est donc un beau quartier, agréable à vivre avec peu de mixité sociale et raciale, disons les choses telles qu’elles sont, s’il vous plaît. Sachez aussi que celles et ceux qui prononcent le mot « bobo » avec une bave haineuse autour des lèvres n’ont finalement rien à faire de cette mixité. Ils aiment juste les trucs moches, les pavillons et les bouchons. Ils aiment être propriétaires à peu de frais. Ils aiment le sentiment d’avoir quelque chose à perdre et toutes les emmerdes que ça implique. Ils aiment avoir des charges et gueuler sur ces dernières parce que socialement « ça le fait ». Ça fait la conversation. Ça occupe les dimanches midi et les repas de mariage un peu chiants.

C’est comme ça, c’est la France.

Nous habitons au niveau de la quatrième vertèbre. Je reviens de mon cours de boxe où j’ai cogné sur cette mixité. J’ai boxé sa solitude et elle me l’a bien rendue. On est quitte ?

J’ai soudain un frisson. C’est à cause d’une odeur familière.

Une odeur de bouffe forcément. En vrai, mon odorat laisse vraiment à désirer. On va dire que dans mon imaginaire, ma narine gauche a détecté l’acidité de la tomate. On va dire ça pour du semblant ok ? Je soupçonne l’arabe du coin de préparer un couscous. Ouais, c’est la caution exotique du quartier. Mais bon cet arabe-là, il roule en Mercedes, une Mercedes d’artisan hein, pas celle des dealers je veux dire, donc ça ne compte pas n’est-ce pas ?

Mais ce n’est pas un couscous pour la simple et bonne raison que je n’ai aucune raison de frissonner pour un couscous. J’adore ça hein. Mais il n’y a pas de raison que les deux hémisphères de mon cerveau se connectent grâce à un couscous, c’est tout. Il y a autre chose. Il y a cette pointe d’ail et cette cuillère de sucre roux que l’on met dans la sauce tomate pour couper un pue l’acidité.

J’entends alors un rire tonitruant s’échapper des fenêtres de notre appartement.

C’est un rire de mâle méditerranéen, joyeux et abîmé par le temps, étrangement assorti avec les tomates et l’ail. Le sucre lui, vient d’un rire métissé, féminin et voilé par le temps lui aussi.

Qui s’est invité sur le canapé noir ? Et surtout qui utilise la cuisine sans mon consentement ? Je dois tenir ça de ma grand-mère paternelle. Elle n’aimait pas trop partager sa cuisine, sauf si vous acceptiez d’éplucher les légumes ou de faire la vaisselle. Et encore. C’était son territoire et par des sous-entendus plus ou moins subtils vous compreniez très vite qu’elle ne vous laisserait pas partager la vedette dans son théâtre.

Je franchis le seuil de notre porte d’entrée et j’assiste à une scène surréaliste.

Dans notre petite cuisine, Jean-Luc Mélenchon porte à bout de bras notre fils : ils sont tous les deux hilares. Pendant ce temps, Christiane Taubira surveille une casserole fumante en faisant la conversation avec la belle. La stupeur efface mon agacement de voir des étrangers toucher à nos casseroles.

-Qu’est-ce que vous préparez Christiane ?

Pourquoi sont-ils là ? Qui les a invités ? Tout cela m’importe peu à cette heure du jour et vous aussi d’ailleurs.

-On dirait que la boxe a fait oublier les rudiments de la politesse à ton papa.

Jean-Luc rend notre fils à la belle et m’empêche d’entrer dans la cuisine de sa corpulence bougonne. Il n’est pas très grand mais il en impose.

-Dois-je te rappeler jeune homme que tu t’adresses à deux anciens ministres, deux représentants du peuple qui plus est, élus au suffrage universel ?

-Jean-Luc ! Veux-tu cesser de faire le fou ?

Christiane pose bruyamment sa cuillère en bois sur le plan de travail. Notre fils regarde la scène d’un air étonné avec ses grands yeux. Moi aussi. Jean-Luc arbore un sourire malicieux et triomphant. C’est un jeu.

-Mettez la table les garçons et installez-vous dans le canapé noir.

-Les femmes tiennent la cuisine on dirait. Elles ont le contrôle de l’outil de production, je crains que nous n’ayons pas le choix, reconnaît le député européen.

-Et personnellement j’ai trop faim pour faire la révolution. Je vous sers un apéritif ?

Et nous voilà dans le salon. Jean-Luc par pur esprit de contradiction s’installe dans un de nos fauteuils club à l’assise plus qu’aléatoire. Je lui sers un pastis, apéritif populaire et méditerranéen qui malgré le taux de sucre indigent qu’il contient, parvient à m’ouvrir l’appétit. Peut-être parce qu’il y en avait dans les crêpes de ma grand-mère.

Tomates, ail et sucre. Je suis dans une impasse olfactive pendant que Jean-Luc commente l’actualité avec la verve qu’on lui connaît et que les circonstances obligent.

Il évoque les salamalecs de François Hollande à l’Elysée à l’époque où il n’était qu’un supplétif de François Mitterrand.

-Les quoi ?

-Les salamalecs, tu veux peut-être des sous-titres ?

-Vous êtes encore en train de vous disputer ? J’apporte de quoi vous clouer le bec.

Christiane ramène la marmite fumante. Vous vous direz que mon imaginaire doit être bien tordu pour mettre une noire aux fourneaux. Je vous laisse polémiquer là-dessus. Vous n’avez plus que ça à faire de toute façon.

Je me sers en premier sans faire de manière, levant ainsi le mystère sur ce plat. Christiane nous a préparé un rougail saucisse. Tout un poème. Et je n’ai aucun doute en le goûtant : il s’agit bien du même que celui que nous préparait ma grand-mère. Même plat, même recette, même savoir-faire venant de deux anciennes colonies françaises : les forces de l’esprit sûrement.

Les saucisses coupées en petits morceaux ont été rendues fondantes à force d’avoir mijotées dans la sauce tomate. Je compose chacune de mes bouchées d’un peu de viande, d’un peu de sauce et d’un peu de riz basmati. Notre fils joue sur les genoux de Christiane. Il essaie d’attraper ses bagues. Pendant ce temps, elle plaisante avec Jean-Luc sur les quelques amis qu’ils ont en commun. Comment se fait-il qu’on ne les voit pas plus souvent ensemble ces deux-là ? Ont-ils peur d’un duel stérile entre deux têtes de mule ?  Ils savent que c’est inévitable de par leur caractère et le truchement des émissions de télé.

-Qu’est-ce qui les retient de voter cette motion de censure ? La lâcheté. Parce que ce qui est en jeu, ce n’est pas un choix politique et encore moins le sort des salariés, mais, tenez-vous bien, c’est leur carrière. Alors ils font les choses à moitié, sans trop se mouiller, parce qu’ils ne savent pas de quoi 2017 sera faite.

-Et c’est quand on arrive à ce niveau de renoncement, je veux dire, au renoncement des valeurs, que tout perd son sens. Quels repères prétend-on donner à notre jeunesse par de tels comportements ? La République et ses valeurs a besoin de courage et elle ne doit plus être à la merci des petits gestionnaires de carrière politique.

« Tenez-vous bien ». Trois mots qui résonnent presqu’autant que le rougail saucisse.

Notre fils a changé de bras et je me tiens bien à lui. Je me sers un dernier verre et nous dirige vers le balcon. Je lui parle alors de son arrière grand-mère, « nana » qui aurait pu venir à ce dîner et donner, elle aussi, de la voix à ce concert de revendications. Nous dominons une rue plombée par un vilain silence. Les cieux sont chargés. 49.3 degrés celsius, on suffoque en France et je ne crois pas qu’elle aurait supporté l’état de siège de nos esprits, elle qui a connu l’insouciance de l’entre-deux guerres depuis une île lointaine. La fin de la fête n’a jamais vraiment sonné pour elle. Elle a vu le monde s’arrêter sans vraiment comprendre pourquoi.

Les années 2000 sont morbides et crépusculaires. La France est dans un état pré-génocidaire : les beaufs veulent la peau des bobos. Les bobos veulent la peau des agriculteurs qui les empoisonnent. Les automobilistes veulent la peau des syndicalistes. Les syndicalistes veulent bouffer du patron. Les flics veulent casser du jeune et les jeunes veulent casser du flic. Et nous attendons l’étincelle ou le fou furieux qui fera sortir les machettes. La France d’en bas est chauffée à blanc. Et alors que les zombies ont pris le pouvoir, des mots plein de soleil fusent dans notre salon. Des mots qui ne connaissent ni frontière, ni l’usure du temps. Est-ce un écho de nos espérances passées auquel on s’accroche en faisant la liste des méchants ? Est-ce au contraire un souffle nouveau venu des anciens ? Un art de vivre jusqu’alors en sourdine, une lame de fond prête à s’écraser sur nos rivages ?

Le salon est vide à nouveau.

J’entends les rires de la belle et de notre fils depuis les chambres. J’aperçois un post-it sur la canapé noir. Je reconnais l’écriture maladroite et hésitante de ma grand-mère :

Tonio, je t’ai laissé la recette du rougail saucisse dans le placard.

Je t’embrasse. Nana

Quel placard, quel abris, quelle maison ? Voilà une quête qui a du sens. Je réserverai ma découverte angélique à celles et ceux qui sauront l’apprécier.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s