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Alors que l’on finit d’entendre le chant du Muezzin de la mosquée de la plaza San Nicolas en plein coeur de l’Albaicín, le quartier historique de la ville de Grenade, les cloches de San Matias sonnent l’heure de l’apéro. Il est 20h. Le soleil a bientôt disparu tout comme Manu Chao qui dévale le Cerro de San Miguel avec sa guitare sur le dos. Je l’aperçois discuter avec un homme. Il porte un T-shirt un peu crado, genre punk des années 80 et il a des cheveux bruns en bataille. Ils s’enlacent avec Manu. L’ancien leader de la Mano Negra me montre du doigt pour son interlocuteur.

Nous n’avions pas rendez-vous avec Bertrand Cantat.

Du moins, pas ce jour-là spécifiquement. Nous nous croisons régulièrement par hasard. Sur le canapé d’un appartement d’étudiant à Grenade justement, dans une voiture sur les routes du Sud de la France en plein mois de juin ou dans un lac de la forêt des Landes en plein mois de novembre. Souvent il tombe juste. Je ne m’en rends pas compte sur le coup. Ce n’est qu’après que je prends conscience de la valeur de ces rencontres impromptues.

Bertrand remonte le Cerro de San Miguel. Il salue au passage quelques habitants des caves qu’il reconnaît, à moins que ce soit le contraire. Il s’avance vers moi, incertain et désinvolte comme si il n’osait pas reprendre de bonnes vieilles habitudes. Nous nous asseyons sur le canapé noir car nous sommes en exil.

-Pire que le bruit des bottes, c’est le silence des pantoufles

-Ne te fiche pas moi de Bertrand, elle n’est pas de toi celle-là.

-Dis moi qu’elle vient d’Edwy Plenel et je m’en vais aussi vite que je suis venu, sans te demander les clefs de ton appartement.

-En même temps, je ne t’ai pas invité.

-Je ne ramperai pas à tes pieds. On ne m’invite plus de toute façon. Et si je suis là, c’est complètement par hasard, cela n’a rien à voir avec un dîner imaginaire.

-J’ai quand même du mal à croire aux coïncidences.

-C’est parce que tu es une midinette.

-Ouais une midinette qui a les boules. On aurait eu besoin de toi en ce moment.

Je ne l’ai pas vu venir et j’avais baissé ma garde. Une droite bien sentie.

Dans ce genre de situation, je fonce tête baissée, je balance mes coups en oubliant de regarder mon adversaire et, en l’occurence, où je mets les pieds : je roule sur la pente du cerf de San Miguel jusqu’à arriver sur la pas de la porte d’une Cueva. Un gosse se tient là. Il me regarde avec ses grands yeux, sa crasse sur les joues et sa chevelure blonde illuminée par les derniers rayons du jour. Il n’ose pas crier pour appeler ses parents, respectant ainsi l’omerta des cuevas. Je me relève difficilement. Il s’enfuit en courant : mon adversaire se tient en face de moi, à moitié désolé, à moitié satisfait et surtout moqueur pour ce qui est de mon jeu de jambes.

Nous sommes soudain pris d’un fou rire retentissant qui arrête le petit blond dans sa course vers les jupes de sa mère. C’est alors que des lumières s’allument au fond des grottes. Ce sont des yeux qui s’ouvrent au milieu de la nuit, les entrailles de la terre qui s’animent. Des silhouettes se détachent, des âmes crasseuses, les marges de l’Europe qui se trouvaient là et que nos rires ont réveillées. Ces derniers résonnent sur les murs blancs de l’Albaicín et les silhouettes sont de plus en plus nombreuses. Elles reprennent vie peu à peu. On leur avait dit que leur naïveté, leur angélisme, ça commençait à bien faire, que c’était même de leur faute si des gens tuent ou ont la mémoire courte. Tout ce qu’ils avaient fait, c’était se construire un abris sur le flan d’une colline.

Eux aussi préparaient leurs pantoufles.

Mais ce rire.

Les yeux hagards sortent de leur grotte et dévalent à leur tour la pente du Cerro San Miguel. Joyeux et confus ils entraînent avec eux les hordes de touristes bien obligés de descendre de leur Segway et de commenter ce qu’ils viennent de voir dans le bar à tapas le plus proche avec les quelques âmes ressuscitées.

-Tu n’es qu’un sale con Bertrand. Mais nous n’avons plus le temps de nous battre car la nuit va tomber. Viens, on va remonter le moral à ce pauvre Antonio.

Antonio, c’est le patron du Boabdil.

Depuis la crise qui a durement touché l’Espagne en 2008, il s’est affaissé un peu. Sa fille aussi.

Nous passons par les ruelles étroites de l’Albaicín. Nous nous laissons guider par l’instinct pour nous sortir de ce labyrinthe, cette fameuse « rue arabe » qui faisait déjà peur aux Catholiques du XVème siècle. La torpeur du jour n’est plus. Les esprits sont chauffés à blanc. Les vieux sortent sur les palmiers pou observer cette foule venue des colline. Grenade reprendrait vie alors ?

Antonio fait quelques mots d’esprit avec Bertrand en même temps que ce dernier tente de repousser les avances de sa fille. La foule a repris ses droits Calle Elvira, l’épicentre des nuits grenadines. On ne l’y reprendra plus à s’endormir comme ça. Les voitures ne peuvent plus y circuler. Même le bar Eshavira a réouvert ses portes. J’ai le rhum coca dans le sang et le verbe haut. Il n’y a plus de timidité et de politesse surannée. Les bras passent dessus et dessous. Les mains traînent dans les cheveux ainsi que les secrets d’ivresse, les mieux gardés car nous les avons déjà oubliés. Te quiero. On ne voudrait pas que cette nuit refroidisse, qu’elle reste un éternel redoux.

Nous nous regardons avec Bertrand et trinquons à la morenita d’Antonio.

Dans nos rêves, Grenade n’est pas morte.

Venid los que nunca fuisteis a Granada. 

Hay Sangre caída, sangre que me llama 

Nunca entré en Granada. 

Hay Sangre caída del mejor hermano. 

Sangre por los mirtos y aguas de los patios. 

Nunca fui a Granada. 

Del mejor amigo, por los arrayanes. 

Sangre por el Darro, por el Genil Sangre. 

Si altas son las torres, el valor es alto. 

Venir por Montanas, por mares y campos. 

Entraré en Granda.

Rafael Alberti

 

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