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Ça faisait longtemps que ça lui pendait au nez. Tous ses services sont à cran depuis le 13 novembre : pourvu que Tonio ne l’invite pas à dîner.

L’invitation est tombée quelques jours avant Noël.

Je voulais me le faire pour mon anniversaire. J’ai eu 30 ans cette année, ça valait bien un Premier Ministre. Un premier ministre d’origine espagnol. D’origine. J’insiste. N’allez pas croire que j’invite chez moi un bi-national, je vais être papa aussi, faut pas déconner.

Donc Matignon a reçu mon carton. J’ai fait ça bien. J’ai exigé une tenue correcte. J’insiste. Du sang mêlé, oui, mais du sang bien habillé. Je vais être papa, faut pas déconner.

Ma première satisfaction est que notre Premier Ministre a dû passer un mauvais réveillon.

T’imagines l’angoisse entre le foie gras et la Dinde ? « Anne (son épouse Anne Gravoin), avez-vous pensé à amener mon costume au Pressing ? Et croyez-vous que je doive réviser mon espagnol ? Je ne parle que le catalan ! Il va littéralement me couper les « cojones » « . Rires gênés de la violoniste, devant l’humour gras de son époux. Classique.

Premier week-end de janvier, j’attends notre Premier Ministre assis confortablement dans le canapé noir qui trône dans notre magnifique salon Bordelais, encore paré de ses décorations de Noël. Il est beau notre salon. Il est beau notre appart. Je suis fier de recevoir un ministre sous les moulures de la Province dynamique.

Malgré des températures printanières pour un mois de décembre, je n’y suis pas allé de main morte ni sur le gras, ni sur les symboles.

Il paraît que c’est important les symboles en politique. Il paraît. J’ai donc préparé un rabo de toro avec des patatas a lo pobre. Rabo de toro ? Que es eso ? C’est un ragoût de queue de taureau. Comme une daube si tu préfères. Je te ferai la recette dans le détail un de ces quatre, mais grosso modo, tu coupes des queues de toro, tu les fais revenir dans beaucoup d’huile puis tu rajoutes du bouillon, des légumes, de l’ail et un chouille de Jerez pour le fun et tu laisses mijoter lentamente. Mais l’information que tu dois retenir ici, c’est que j’ai l’intention de faire manger des queues à Manuel Valls. Rires gênés de la belle blonde devant l’humour gras de son grand mec. Classique.

Ça fait quelques heures que ça mijote dans ma cocotte et que j’en ai gros sur la patata. Il est 21h30. Manuel est en retard. C’est normal, c’est un Catalan. Raclure indépendantiste. Ils ont le nationalisme dans le sang et tous les défauts qui vont avec. Mais bon, je patiente tranquillement avec un verre de Priorat. C’est le dernier week-end des vacances et nous ne sommes pas pressés après tout.

21h45. On sonne.

Au moment où j’ouvre la porte, j’entends une longue complainte en cuivre majeur. Non ce n’est pas du jazz, c’est Manuel qui veut me faire une entrée triomphale comme dans les arènes de Séville. Son costume de torero est superbe. Il scintille comme le feu d’artifice des fontaines de Montjuic du nouvel an.

Manuel prend des poses dans notre salon et se sert de notre plaid rouge comme d’une muleta pour ses faenas imaginaires.

– Monsieur le Premier Ministre… Vous êtes très en beauté ce soir.

– Me llamo Manouuuuuel…

Bon alors là il faut que tu imagines El Macho dans Moi, Moche et Méchant 2 plutôt que Javier Bardem dans Jamon, Jamon. Donc un type qui gonfle le torse pour compenser je ne sais quoi et qui prend une voix grave en roulant les « r ». Essayez chez vous, c’est ridicule.

– Oui je sais que vous vous appelez Manuel… Merci d’avoir fait le déplacement jusqu’à Bordeaux.

– Noooo ! Manouuuuel. Se dice Manouuuuel.

A ce moment là je suis très gêné et bientôt agacé. Notre Premier Ministre est hors de contrôle. Il tourne dans tous les sens, fait des adornos à un public imaginaire. Ma belle applaudit poliment. C’est notre Premier ministre, c’est l’état d’urgence, on est jamais trop prudent avec ces choses-là.

– Monsieur le Premier Ministre, vous ne croyez pas que vous en faites un peu trop ? Asseyez-vous sur le canapé noir, détendez vous et prenons un verre si vous le voulez bien.

Ven ! Ven ! Hijo de puta ! Te voy a matar ! Je vais te déchoir ! Je vais te déchoir !!

Il a ouvert grand ses yeux injectés de sang. Il a la main qui tremble, agitée par ses valeurs d’homme de gauche. Il a effrayé la belle que j’enjoins de se mettre à l’abris d’un coup d’oeil discret. Manuel me fixe des yeux. Il tient de la main gauche notre plaid rouge. Il se tient droit comme un i. Il met à distance le plaid de son corps tout raide. Je vois où il veux en venir : il me cherche. Il veut me faire la « naturelle » (faena classique en tauromachie). Andalousie je me souviens des prairies bordées de cactus. Ce soir la violoniste dormira sur ses deux oreilles.

Je place un doigt sur chacune de mes tempes pour feindre l’animal mythologique : le taureau.

J’aperçois un léger sourire sur le visage de Manouel. Il exulte.

Je fonce sur le plaid. Un coup pour rien bien sûr mais je veux lui montrer la vigueur de l’animal qui est en moi. En passant sous le large morceau de tissu suédois, je relève la tête et les cornes. J’arrache l’étoffe des mains de ce torero de pacotille que je ferais bien tourner comme un soleil. Un torero catalan, il va de soi. Nous sommes maintenant face à face. Il sort son épée. Il veut me fair une estocade prématurée. Crétin. Ambitieux certes, mais crétin quand même.

Le premier ministre saute sur notre table basse pour prendre de la hauteur en pointant son épée vers moi.

– Je vais te déchoir ! Je vais te déchoir !!

C’est une obsession chez cet homme ma parole !

C’est alors que je donne un coup de pied vigoureux sur la table en bois, le piédestal du chef du gouvernement tremble, il perd son équilibre constitutionnel.

J’en profite alors pour saisir son épée et lui couper les parties génitales qu’il a eu la maladresse de rendre proéminentes dans son costume ridicule.

Le premier ministre s’écroule au sol, la main sur son entre-jambe escamotée ne parvenant pas à retenir le flot de sang qui s’en échappe. Je suis éclaboussé d’hémoglobine ministérielle, c’est alors que j’achève la bête dans un coup d’épée en plein coeur. Je termine ma besogne en coupant les parties qui m’intéressent : la queue et les oreilles et je me dirige vers notre balcon pour recevoir les acclamations de la foule qui s’est empressée dans notre rue en entendant les bruits de ce combat épique.

C’est une foule silencieuse qui me reçoit les bras écartés, un abas de ministre dans chaque main. Il fait nuit. Il pleut. Je ne distingue que des parapluies. Les Bordelais sont un peuple raisonnable amateurs de lettre. Ils attendent un bon mot pour parachever ce duel hautement symbolique. Je lance alors rageux :

– Un homme sans valeur finit tôt ou tard sans testicule.

Applaudissement. Je tourne les talons. Olé. 

CREDITS PHOTO : Charles Platiau/Reuters

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