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Renaud m’attend tranquille, peinard sur le canapé noir.

Pour une fois, c’est moi qui suis en retard, j’ai traîné un peu dans mon plumard et je voulais rajouter quelques clous dans mon blouson noir. J’avais tout prévu. J’ai fait installer le canapé noir au milieu d’un terrain vague du côté de Bacalan. Les Chartrons c’est un peu trop bourgeois pour Renaud. Et puis j’ai traîné sur les croquetas. Je lui ai fait la version belge, avec des endives. Ça lui rappellera peut-être son grand-père chti et ouvrier dans les mines de Lens. Des endives caramélisées aux roudoudous. C’est comme ça que j’ai fait sortir le Renard de sa tanière. Je lui ai dit : « Viens, faut qu’on cause Roudoudou ». Il m’a dit : « Tatatin ». Je lui ai dit : « A lundi ».

J’arrive sur le terrain vague.

Il est assis. Il a son bandana rouge autour du coup, son blouson noir à lui et sa marinière. Un petit loubard que tous les hipsters jalouseraient aujourd’hui. Il fume ses gauloises, ses yeux bleus dans le vide. Je fais dans mes santiagues (ouais j’ai chourave des santiagues pour l’occaz). Je vais me prendre une baigne parce que je suis vraiment, vraiment en retard.

– Tu permets que je m’assois 5 minutes avec toi ?

– T’es con mecton, c’est toi qui m’a invité. Dis-moi que tu m’as ramené aut’ chose qu’un jambon beurre et du pastis parce que j’ai besoin de changer de régime. 63 balais et j’ai envie de revenir.

– Pour de bon cette fois ?

– Je vais pas jouer les Manu jusqu’à ce que je passe l’arme à gauche, tu vois. « Vivre seul ça fait mal au bide mais c’est bon pour la gueule ? ». On est raccord sur le bide mais t’as vu ma gueule ?

– Ouais j’ai bien vu ta gueule. Dans tes yeux ya la mer, dans ton sourire ya de la malice et une fragilité désarmante mais ça tout le monde te le dit, je vais pas te faire un dessin.

Ya un type qui traverse le terrain vague. J’ai cru un moment que c’était Gérard Lambert mais cette fois il a choisi de rentrer chez sa mère, comme un bon fils. Renaud a la main qui tremble. Moi aussi. Imaginez deux timides qui essaient de se parler. Pas facile hein ?

– Si je savais chanter, je te chanterais bien Hexagone. Je trouve qu’elle a pas bougé ta chanson.

– C’est pas faux. Faudrait rajouter un couplet sur le 7 janvier et tes roudoudous.

– Comment il chanterait le 7 janvier Renaud aujourd’hui ?

– Il pourra pas parce qu’il a un coeur d’artichaut et qu’il est trop triste. Mais je crois que je ferais le même constat qu’avec Hexagone. Tu les vois s’indigner le temps d’une journée et ça revient tranquillement avec plein de préjugés racistes autour des restes de la Dinde aux marrons. Ouais c’est la crise, les cons bouffent les restes.

– Tu chantais les loubards, la zone, la banlieue, avec ton langage. A l’époque on te critiquait comme certains critiquent le rap aujourd’hui. Pourquoi on dit de toi que t’es un chanteur populaire alors qu’un rappeur restera toujours catégorisé dans une niche ?

– Pour trois raisons mecton : 1- la couleur de la peau. C’est plus facile en France d’être populaire quand t’es blond aux yeux bleus. 2- Les mecs de banlieue, ils manquent d’humour mais peut-être bien que c’est tellement la merde chez eux que t’as plus tellement envie d’en faire de l’humour. 3- Quand je gueulais « crève salope », c’était pour parler de la société pas de ma gonzesse.

On parle de l’Irlande, des orangers, de la mer, de ses souvenirs du Cap-Ferret quand il allait bouffer des moules chez Hortense.

Et puis le silence, les yeux qui se voilent, perdus dans le terrain vague. La nostalgie le bouffe. « La nostalgie de quoi putain ! » que je lui dis. « J’ai foiré » qu’il me dit. « Casse toi tu pues » que je lui réponds. Et il se lève et il se casse, quand le mistral soufflera, je repartira, qu’il m’avait dit.

Non mais c’est vrai quoi ! Ça sert à quoi que je lui dise qu’il manque à des millions de gens. Ça sert à quoi que je lui raconte que ses chansons c’est celles qu’on écoutait les pieds en l’air quand on traversait le pont parce que c’est le pont des idiots et qu’il faut pas le toucher ben sinon t’es un idiot. Que des anecdotes comme ça, on en a plein. Tous. Sinon il serait pas là. Sinon on serait pas là en train de chialer nos roudoudous que des sauvages bousillent à coup de bombes ou de slogans ou de projets de loi à la con. Ouais je les mets dans le même panier. Ça te pose un problème ?

Ça sert à quoi que je lui dise qu’un jour, quand je tiendrais dans ma main des petits doigts ce seront encore ses chansons qui raisonneront dans le salon.

Le temps est assassin Renaud. T’as déjà rejoint Coluche, Cabu et les autres dans notre Panthéon. Un monde qu’ils sont en train de liquider méthodiquement, parce qu’être né sous le signe de l’Hexagone c’est toujours pas bandant, tous des tocards et surtout tous des faux-culs. Putain Renaud, faute de retrouver ta voix, parce qu’entre nous ça craint, j’espère que tu retrouveras ta plume et ton flingue bientôt.

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2 réflexions sur “Mon dîner avec… Renaud

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