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C’est l’hiver. Je suis de retour à Paris sur les Champs Elysées. Il neige et il n’y a personne.

Je veux dire, pas une seule voiture, pas un seul touriste, pas un seul cul-de-jatte devant la vitrine Guerlain. L’avenue la plus moche du monde est à moi et dans son silence enneigé, elle me ferait même penser à Venise. Corto, mon ami, sors de ce corps !

Je m’arrête devant le Lido qui a fermé ses portes il y a quelques jours pour rénovation.

Un homme en livrée fait les cent pas devant la grille qui bloque l’accès au cabaret. Il parle tout seul. Il accueille encore des clients imaginaires. Il s’appelle Gérard et sa petite gourmette s’agite comme une guirlande de Noël lorsqu’il sert les mains imaginaires qui, il l’espère, lui donneront un pourboire. Il me reconnaît et me salue de toute son obséquiosité.

– Avez-vous préparé le canapé en cuir noir ?

– Il vous attend. Et votre invitée est déjà là.

– Très bien. Merci Gérard.

Il me regarde avec insistance. Je lui renvoie un sourire. Le voilà ton pourboire, faut pas déconner. J’entre dans le long couloir Bluebell. La moquette se décroche lamentablement, décrépitude des Trente glorieuses. Ça sent l’humidité des vieux cinémas. Je m’interroge sur la pertinence de mon lieu de rendez-vous. Est-ce approprié d’inviter une chroniqueuse de D8 dans un cabaret à l’abandon ? Mais je suis attaché aux symboles : c’est là que nous nous sommes rencontrés pour la première fois avec Roselyne.

C’était fugace mais comme d’habitude dans ces cas là, intense. Elle était alors Ministre de la Santé.

Elle devait s’éclipser avant la fin du spectacle, escortée par deux gorilles et des Pharmaciens. Je lui ai tendu ses photos emballées dans un sac une POCHE noire cartonnée et vernie. Elle m’a fait un grand sourire et j’ai bien senti qu’elle voulait me pincer les fesses. Mais elle s’est retenue.

J’arrive dans la grande salle du Lido. Le canapé noir est au milieu de la scène. Roselyne y est assise avec un torchon blanc sur la tête. Je m’approche intrigué. J’entends des bruits de sucion et de délectation féminine. Je suis partagé entre le dégoût et la curiosité envers cet érotisme voilé. Je m’approche encore un peu et comprends : Roselyne suce un Ortolan. L’Ortolan c’est la quintessence du Foodporn. C’est un petit oiseau interdit à la consommation, très apprécié des fines gueules du Sud-Ouest et de feu François Mitterrand. Un met de droite donc.

– Bonsoir Roselyne.

Elle soulève son voile et me regarde interloquée. La scène est ubuesque. Elle rit de toutes ses dents, laissant s’échapper la tête de l’oiseau.

– Je vous en prie, finissez.

A ce moment, je ne sais pas si je dois rire ou vomir.

– Je suis toute à vous.

Dit-elle en s’adossant confortablement sur la canapé et en posant son bras nu de tout son long sur le dossier en faisant grincer le cuir. Son gras s’étale avec une pointe de vulgarité aristocratique. Elle porte une robe noire dont le haut est réalisé dans la plus fine dentelle et des boucles d’oreilles qui lui tombent sur les épaules.

– Je me sens un peu ridicule : je vous avez préparé des patatas canarias avec leur salsa mojo. Ce sont des petites pommes-de-terre accompagnées d’une sauce légèrement relevée très appréciée aux Iles Canaries.

– Ohohohoh (oui Roselyne rit en « oh »), on peut dire que vous maîtrisez l’art de la suggestion. Alors comme ça, après avoir assassiné notre maître à tous, Nicolas Sarkozy, vous faites de l’oeil à Juppé ? Vous êtes en train de virer votre cuti mon cher !

Elle me tape énergétiquement sur la cuisse. Je suis paralysé.

– Détendez-vous ! On dirait Audrey Pulvar !

– Ah non Roselyne ! Justement j’allais vous dire que je trouve cette gauche de gouvernement particulièrement chiante. Ce qui est bien avec des personnages comme vous, c’est qu’on rigole. Au moins, vous assumez votre train de vie, votre rang, vos idées, ce qui vous autorise l’auto-dérision. Quant à la cuti, très chère, je vous retourne le compliment.

– Ne retournez rien s’il vous plaît, surtout dans un lieu pareil, ohohohoh, nous sommes d’accord sur un point, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis. Alors que j’étais Ministre, j’ai voulu vacciner le peuple de France contre la bêtise et la morosité, ça n’a pas pris. Mais je vous ai amené un échantillon de ce précieux liquide. Nous allons bien nous amuser ce soir.

Elle me montre deux seringues sur un guéridon style Louis XV.

A ce moment là les lumières s’éteignent. Seule la scène est illuminée d’une douche blafarde. De la neige tombe. Le groupe Feu! Chatertonne entre en scène et démarre un riff dandy et sensuel. Michelle et Barack Obama arrivent à leur tour et dansent. Je sens les flocons s’éparpiller sur ma chevelure. Rien de tout cela ne me surprend. Nous sommes au Lido.

Roselyne s’est levée et armée de ses deux seringues, elles exécutent une danse africaine ou un flamenco, en tout cas ça bouge dans tous les sens. Michelle et Barack continuent leur valse, imperturbables. Des lapins blancs s’échappent de la robe de Roselyne.

– Rejoignez-moi Tonio, nous allons les décoincer tous ces penseurs sclérosés ! Je vais avoir 68 ans, je n’ai pas de temps à perdre ! D’ailleurs nous fêterons notre anniversaire ensemble ! Nous sommes nés le même jour ! Je veux être chanteuse lyrique, je suis la Castaphiore et vous êtes mon Capitaine Haddock ! Parce que oui, Tintin est chiant à mourir, il est amoureux d’Audrey Pulvar ! Nous sommes des capricornes, nés sous la neige qui abrite nos feux intérieurs. Non, ne le laissez pas s’éteindre ! Venez ! Nous allons les vacciner et fêter nos parcours cabossés !

Elle porte les deux seringues sur ses tempes et se précipite sur moi en imitant le taureau. Je m’enfonce dans le canapé noir. Je n’ai pas d’autre issue que les interstices entre les coussins.

Noir.

La musique s’est arrêtée. Michelle et Barack sont assis dans une alcôve du public et nous observent en mangeant bruyamment des Pop Corn.

Gérard fume un cigare au bar un peu plus haut. Roselyne est assise sur moi à califourchon. Elle m’embrasse sur le front et approche ses seringues entre mes deux yeux.

– Pour votre anniversaire mon cher, je vais vous enlever cette vilaine ride sur le front et avec elle tous vos soucis. Ohohohoh, au Lido de Paris, queeeeel bon-heur !

Mes tympans éclatent. Je me réveille en sursaut. Je suis en nage dans mon lit bordelais. Nu et désorienté. La belle dort à poings fermés. Il est 8h47. Je déambule dans le plus simple appareil à la recherche d’un café. Et devant un miroir, j’époussette les flocons de mes cheveux et constate que ma ride a disparu.

Merci Roselyne. Joyeux Anniversaire un peu en avance, et bonnes fêtes.

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4 réflexions sur “Mon dîner avec… Roselyne Bachelot

  1. Pingback: Mon dîner avec… Santa Klaus et Lulu | Ya Está by Tonio

  2. Pingback: Mon dîner avec… Audrey Pulvar et Aurel | Ya Está by Tonio

  3. J’étais sûre qu’il y aurait une histoire se piqouze ! C’est qu’elle en avait de lz marchandise à refourguer
    En tout cas ils ne me paraissent pas très nourrissants tous ces repas, entre les gens qui absorbent l’attention et ceux qui donnent plutôt envie d’aller vomir allègrement (je ne citerais pas de noms), ça laisse peu de place à l’appétit

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