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« Le vent fera craquer les branches… »

Tiens, Francis est déjà là. Il fait beau à Bordeaux. L’été indien s’étire et je veux en profiter : le canapé noir est donc de sortie, la dernière de l’année parce que « Octobre tiendra sa revanche » mais en Novembre. Francis est confortablement assis, guitare à la main, moustache au vent. Nous sommes quai des Chartrons, à deux pas de la maison, et la Garonne file vers l’Océan.

« Bonsoir Francis, tu vas bien ? »

Oui, je tutoie Francis et je lui claque la bise même. Francis et moi c’est une longue histoire.

Une très longue histoire. Il draguait ma petite soeur alors qu’elle n’avait pas encore 6 ans et j’utilisais outrageusement ses « lyrics » pour impressionner mes premiers amours. Naïves qu’elles étaient : je sais qu’elles me pardonnent. Mais surtout, surtout, nos parents passaient ses disques en boucle lorsque nous partions tous en vacances dans le monospace à la mode de l’époque : la PONTIAC Trans Sport. Une PONTIAC bleue en forme de suppositoire qui brise le vent et qui annonce le Cap-Ferret, les huîtres, les cousins, la crème Nivéa, les apéros, les embouteillages dans la salle de bain et les autres premiers émois iodés. Alors oui, je claque la bise à Francis, plutôt deux fois qu’une même, je lui mettrais bien une petite fessée amicale aussi comme il est coutume de faire en Lot-et-Garonne mais nous sommes chez Juppé ici, je ne voudrais pas que ce geste de courtoisie soit mal interprété.

« Heureux que tu sois de retour dans le Sud-Ouest Tonio. Il semblerait que tu n’aies pas trouvé mieux que ton lopin de terre et son vieil arbre tordu au milieu.

– C’est vrai. Je rêvais d’une ville étrangère. Une ville de filles et de jeux. Je voulais vivre d’autres manières, dans un autre milieu.

– Tu verras, à Bordeaux, le monde n’est pourtant pas si loin, on voit les lumières et Paris peut faire tous les bruits qu’elle veut. Peut-être que tu demandais plus qu’elle ne pouvait ?

– Peut-être mais je pensais qu’il y avait de la place pour deux…

– Dans 35m2 ? Tu plaisantes. Tu vas voir : on se fait vite aux grands espaces, aux prairies bordées de Cactus.

– Non ça c’est l’Andalousie, je me souviens ».

J’ouvre ma bouteille de Clos Bacquey 2005, un vin du Marmandais, sublime. D’un coup nos regards se croisent. Il accepte mon verre, nous étalons nos sourires.

En s’approchant un peu, il voit les ombres fines dans mes yeux de figurine. On n’est pas encore samedi soir sur la terre mais c’est intense entre nous. Team moustache oblige. Nous picorons nos coeurs de canards en brochette avec nos coeurs d’artichaut. Persillade, huile d’olive por supuesto, ya está. Oui de simples brochettes, des banderillas, parce que ce monde est sérieux. On se parle, on se frôle, on sait bien qu’il va falloir qu’on sorte. Enfin je veux dire qu’il va falloir tôt ou tard s’en aller.

 » Le Lido, les plafonds chargés de bijoux et tous ces gens attablés heureux et nous sur les bas côtés fiévreux, non je ne pouvais pas rester et me laisser surprendre par l’automne. J’étais fatigué de sourire à ces gens qui m’écrasent. J’étais fatigué de leurs dire toujours les mêmes phrases.

– Tu dormais sur une feuille.

– Ouais, une feuille de papier blanc que je veux remplir. J’ai encore des rêves. Pourtant. Je me suis dit qu’à Bordeaux, ailleurs, j’aurai du travail, du labeur, je redeviendrai fréquentable. Pour quelques jours, quelques heures je leur montrerai que j’en suis capable, même si j’ai rien à faire de mes mains, j’en ai rien à faire des discours. J’ai pas la chance de certains, j’ai tiré le mauvais parcours mais j’ai rapproché les coussins, les coussins et j’ai mis quelques fleurs autour et franchement c’est déjà pas mal.

– Ta veste en cuir est toute froissée, file par le ruisseau devant toi et reviens me voir de temps en temps à Astaffort. Et quand tu seras fatigué de marcher dans les brumes d’un rêve, on parlera poésie en allant chercher des champignons.

– Tu te prends pour la dame de Haute-Savoie ou quoi ? Je vais la voir cet hiver d’ailleurs.

– Tu lui passeras le bonjour.

– Je n’y manquerais pas. »

Sur ces paroles, nous finissons notre exquise bouteille. Francis reprend sa guitare. Et même si tout ce qu’il nous reste c’est l’amour et que dehors c’est insupportable, je rentre à la maison avec le sourire en me disant que le Sud-Ouest est redevenu fréquentable.

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2 réflexions sur “Mon dîner avec… Francis Cabrel

  1. Pingback: Mon dîner avec… Jim Morrison et Nicolas Houguet | Ya Está by Tonio

  2. Vous m’auriez pas préféré manger dans la cabane au fond du jardin ? Bon certes vous auriez peut être eu un peu froids, mais bon cela aurait pu être l’occasion rêvee pour vous de lui offrir des fleurs et des nappes en couleur

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