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J’appelle François sur son téléphone portable. Tout le monde a le numéro de François. Sa rentrée a été toute pourrie, je lui propose un petit remontant à la maison. Je n’entends pas bien sa réponse. Je mets ça sur le compte du cryptage élyséen. Son intonation me laisse néanmoins entrevoir une certaine aprobation. Tant mieux.

20h24. On sonne. Il est en retard comme toujours. Par mimétisme, mes bretelles sont de travers. Je suis un peu agacé parce que j’ai bousculé mon agenda post-estival rien que pour lui. Mais je ne lui ferai pas remarquer, je suis là pour le ménager après tout.

J’ouvre et j’aperçois un petit homme avec un casque de scooter sur la tête. J’ai d’abord cru que c’était un livreur qui s’était trompé de porte mais j’ai reconnu mon hôte grâce à sa cravate en vrac. Nous nous faisons maladroitement la bise. Il manque de m’assommer et glousse dans son casque. C’est vrai que François a l’humour ravageur.

Enlève moi ça François et mets-toi à l’aise (oui, entre camarades on se tutoie il paraît). Je vais nous chercher à boire et surtout à manger. On va commencer par un gazpacho clasico donc rouge et un vert à la tomate verte et aux poivrons grillés. Petit clin d’oeil à la gauche plurielle tu vois.

Oui, moi aussi j’ai un humour ravageur.

En revenant dans le salon, je manque de lâcher mon plateau avec mes précieuses victuailles. François m’observe et me sourit. Un sourire terrifiant, un sourire sans dents. Je suis un peu gêné mais fais mine de ne rien voir. Je veux le ménager ce soir. Je vais chercher des pailles.

Tiens, ce sera plus facile. Tu auras l’impression de sucer les valeurs de tes anciens partenaires politiques.

Je ris un peu lourdement de ma blague en lui tapant dans le dos pour cacher mon malaise. Il suce bruyamment mon gazpacho vert avec une certaine délectation. Je crois finalement que mon humour fait mouche.

Mmmm ! Il ê tè ‘on ton Gazepacho. ‘espè que j’au’ai pas de pobème de diges’ion avé les poivons.

Je ne suis pas sûr de bien comprendre ce qu’il me dit. Je souris poliment en pensant que c’est terrible de voir in vivo cette gauche inaudible. Je veux le ménager ce soir.

Je lui sers un grand verre de Rebujito (Manzanilla et SevenUp). L’ivresse n’en sera que plus rapide. Le verre est rempli de glace. Je sens qu’il frémit à l’idée d’un Ice Bucket Challenge alcoolisé.

Je t’en prie François, ne tremble pas devant ces quelques glaçons. ça aurait été, de ma part, un grossier clin d’oeil à ta fascination pour la pluie. Goûte plutôt ça : je nous ai préparé des croquetas à la patate douce. Facile : tu ajoutes une purée de patate douce à ta béchamel. Cela donne des croquetas douces et grasses, légèrement sucrées. Comme toi.

Chacune des croquetas est servie dans un petit cornet à frite, clin d’oeil à Martine, sa copine du Nord. J’ai conçu ces cornets avec ma carte d’électeur et celles de mes amis abstentionnistes. Le papier de ces cartes a l’avantage d’absorber l’huile à la perfection. Jusqu’à l’écoeurement.

François me fait comprendre qu’avec ses lèvres retroussées sur le vide laissé par son absence de dentition, il ne pourra pas en faire grand chose de mes croquetas, alors qu’elles lui font terriblement envie.

– Ben oui mon petit François, c’est l’apanage du pauvre : désirer ce qu’il ne peut avoir. Santé !

– Valé’ie ! Valé’ie ! Valé’ie !

Me crie-t-il en pleurant. Je m’approche de lui et lui glisse une croqueta dans sa bouche édentée.

Quoi mon petit François ? Tes amis discréditent son livre au nom de l’hystérie de la femme blessée. ça ne te suffit pas ? Tiens reprends une croqueta. Avale sans mâcher. Elles sont toutes petites.

Il déglutit avec peine mais me regarde avec amour. Un amour socialiste.

Elle n’a certes pas la classe d’Anne Sinclair et je ne l’inviterai pas à dîner, mais tout de même. Elle lève le voile sur l’hypocrisie de tes bons sentiments. N’oublie pas une chose : avant d’être de gauche tu es français, François.

Encore une croqueta. Il a la bouche pleine et de l’huile tombe sur sa cravate.

Tu sais François, l’humiliation, c’est un truc très français. A droite et surtout à gauche en fait, parce qu’au fond, vous ne l’admettrez jamais : l’humiliation mais aussi la condescendance et la recherche permanente du privilège aussi petit soit-il. C’est votre poison.

Il me regarde. Il a compris. Il a peur. Une peur socialiste.

Crédit Photo : Denis Rouvre/Modds.

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