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Vous ne connaissez pas Jocelyne et je ne la connais pas particulièrement non plus. Mais nous l’avons croisée au moins une fois dans notre vie. Jocelyne est américaine. Elle est étudiante, vaguement en business quelque chose, blablabla, et elle fait ses études à Grenade avec tous ses copains Erasmus. Elle a choisi l’Espagne pour perfectionner sa pratique de la langue de Cervantes et sa connaissance du continent européen… et de ses autochtones.

Jocelyne mange des « beans » en boîte au petit-déjeuner et à peu près n’importe quoi à n’importe quel moment de la journée. C’est un rapport spontané à la nourriture, sans complexe, sans chichi et contrairement à ce que vous imaginez, Jocelyne est toute fine bien qu’elle ne soit pas spécialement jolie.

J’ai donc décidé de ne pas trop me fatiguer. J’ai préparé un Revueltos (des oeufs brouillés) aux asperges, aux épinards frais et quelques queues de crevettes. Juste quelques minutes de préparation, le tout arrosé d’un Chardonnay australien ou chilien, qu’importe, les Américaines en raffolent.

– Bonsoir Jocelyne, nice to meet you.

– Oh my god ! Votre appartement est so cute ! So arty, well, un petit peu hipster no ? Oh my god ! Who’s that ? C’est Marilyn ! I love Marilyn. Ma mère aussi. On regardait tous ses movies quand j’étais petite. Oh my god ! Soooo lovely.

Oui Jocelyne parle beaucoup, Jocelyne parle fort parce qu’elle s’enthousiaste de tout et pour rien.

– On m’a dit que tes dîners étaient incontournable, unbelievable. THE place to be in Paris comme on dit en anglais… ahahah, oh my God ! I can’t believe it ! Come ! Faisons une photo !

Elle m’attrape par le bras et m’entraîne à côté du buste de Marilyn qui trône dans le salon pour faire un « selfie » (autoportrait réalisé avec son Smartphone pour celles et ceux qui n’appartiennent pas à la génération Y) qu’elle s’empresse de publier sur Instagram (réseau social de partage de photos), ou Facebook (réseau social de partage de conneries, sauf quand il s’agit des billets Ya Esta by Tonio), ou Tinder (site de rencontres), ou Whatsapp (messagerie instantanée pour smartphone mieux que les SMS), ou Snapchat (messagerie super instantanée et éphémère pour smartphone mais moins bien que Whatsapp) avec un hashtag #marilyn #paris #lovelynight in #paris (trop long à vous expliquer, demandez à vos enfants). Moi intérieurement je me contente d’un #boring. Soit.

Je lui sers à boire pour l’obliger à s’asseoir et m’empresse d’aller à la cuisine chercher mes oeufs en espérant qu’elle parlera moins une fois qu’elle aura la bouche pleine.

– Paris is amazing. And french people… French kiss… ohohoh, oh my God.

Elle glousse.

– J’ai rencontré deux french guys à la Eiffel Tower. Et ils étaient dans le même hostel que moi. Awesome n’est-ce pas ? Elle boit son verre de vin d’une traite, je la ressers aussitôt et moi aussi par la même occasion en m’affalant sur le canapé, la tête posée sur deux de mes doigts ? Je lui montre ostensiblement mon ennui.

– Eiffel tower, Alhambra, gipsy guys and gipsy music. European people are so… Comment tu dis en Français ? Anyway.

Elle glousse encore.

– Well, after the french guys and me, on est allé rue de Lappe, A LA BASTILLE ! French Revolution, red wine, shots… Oh my god. I was super drunk.

Elle dit ces derniers mots d’une façon faussement outrée. Vous savez, en refermant son menton sur le torse et en prenant une voix plus grave. Elle rit en enfourchant mes oeufs (ne traduisez pas cette phrase en espagnol, c’est indécent).

– And after in the hostel, je ne me souviens plus très bien. Ils ont essayé d’avoir du sexe with me. I was so exciting…

Je n’en peux plus. Elle me raconte ça la bouche pleine et j’ai beau faire tous les efforts du monde, il est impossible d’imaginer Jocelyne dans un porn movie. Je craque.

– Rien à foutre de tes sessions de tourisme sexuel ! Si au moins tu pouvais m’en faire des expériences un tant soit peu existentielles plutôt qu’une check list à cocher avant de te marier avec un mec chiant ! C’est pathétique et tu me fous une crise d’angoisse à gerber.

– Sorry… I… don’t understand.

– Bien sûr que tu ne comprends rien mais au moins tu la boucles !

Je vois les larmes lui monter aux yeux. J’avais oublié que Jocelyne était émotive. Je pose mon bras sur ses épaules en lui tendant cette fois un verre de whisky qu’elle accepte évidemment.

– Je suis désolé. Je suis une saloperie de moraliste. Tu fais ce que tu veux avec tes fesses. Amuse toi, fais toi du mal autant que tu voudras, tu auras tout le temps de t’ennuyer avec homme, chien et enfants dans le Michigan.

Elle me répond avec un « thank you » un peu minable entre deux sanglots. Puis elle branche son Ipod sur l’ampli et met la chanson « Diamonds » de Rihanna. Elle se lève et se met à danser. Je m’éloigne un petit peu, craignant un Camille revival.

« Shine bright like a diamond »

Elle titube, albatros érasmussien. J’aimerais lui dire que tout ira bien, qu’elle finira par le tromper son mari chiant après son 5ème burn out, que cette espèce de parenthèse miraculeuse que sont nos années Erasmus peuvent se prolonger à condition de le vouloir, d’inventer et de ne pas gaspiller son insouciance sur un one shot d’une année, comme un chupito de jouvence.

« We are like Diamonds in the sky »

J’aimerais lui dire qu’on est tous passé par là, comme un vieux con, chacun à sa façon, avec plus ou moins de violence ou de joie.

« At first sight I felt the energy of sun rays
I saw the life inside your eyes »

J’aimerais lui faire comprendre que malgré mes bretelles, je ne suis pas un vieil hipster désabusé et que le pays imaginaire existe bel et bien, que plutôt que de choisir sa carrière de communicante, elle peut vivre autour de ce banquet qui n’en finit pas à condition d’y penser très fort, que ce banquet peut être un livre, un journal, une pâtisserie au Brésil, un studio photo en bas de ta rue, une maison au Portugal… ce qu’elle veut.

Jocelyne, en ces temps de fucking crisis, trouve toi une fée clochette, quelques grammes de poudre (la vraie, pas la blanche), une pensée positive et continue de danser, please.

Nice to meet you. Adios.

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2 réflexions sur “Mon dîner avec… Jocelyne

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