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Paris plonge dans la pénombre de la fin du jour. Les sirènes des pompiers ou de la police municipale retentissent. Des cris et le bruit du verre brisé résonnent : encore une nuit d’émeutes. Je suis debout à la fenêtre, silencieux, les mains jointes derrière mon dos. Je prends la posture grave et désinvolte d’un Néron qui écoute les fondations de Rome dévorées par les flammes.

J’ai préparé des patatas a lo pobre mais sans poivron. Les temps sont durs et mon invité n’est pas un gourmet de toutes façons. Il est 20h30. Deux gorilles entrent dans l’appartement : la porte était restée ouverte comme l’exigeait le protocole. Nicolas et Carla entrent à leur suite et s’assoient sur le canapé en cuir en poursuivant leur conversation comme si de rien n’était. Je n’ai pas bougé de ma fenêtre. Les gorilles fouillent la bibliothèque, regardent derrière les cadres accrochés aux murs, cherchent je ne sais quoi dans le dressing. Ils me demandent de lever les bras et tâtonnent les différentes parties de mon corps y compris mon entre-jambes. C’est humiliant mais je ne bronche pas et fixe l’horizon que dessinent les toits du Xème arrondissement.

J’entends Carla qui glousse bêtement. Les gorilles se dirigent maintenant vers la cuisine, goûtent mon plat et sortent enfin de l’appartement en embarquant les couteaux de cuisine. Ils sont plutôt bien renseignés et savent la haine que j’ai pu exprimer à l’égard de leur patron. Protocole humiliant, certes, mais légitime au fond.

Je reste à la fenêtre. Silence de plomb. Carla comprend et se dirige vers la guitare. Elle susurre des inepties sur quelques fausses notes. Mes mains se crispent derrière mon dos.

– Je pensais que tu viendrais seul.

Je sais que Nicolas a le tutoiement facile. Je décide donc de prendre les devants.

– Carla était inquiète et curieuse de redécouvrir un appartement d’artistes. Ecoute…

Je lève la main droite pour l’arrêter. Il se tait. Le silence devient pesant. Des cris et le bruit du verre brisé résonnent : encore une nuit d’émeutes. Je vais chercher le plat et le tinto de verrano que j’ai préparé dans une grande carafe. Mon invité n’est pas un gourmet et il n’aime pas l’alcool. Je m’assois enfin en nous servant à chacun un verre. Carla susurre des inepties sur quelques fausses notes.

– Sers toi. Ici on partage tout dans le même plat. (silence). Tu sais que je ne te porte pas dans mon coeur. Je sais que tu vas essayer de me séduire.

– Je crois surtout que nous partons sur une série de malentendus, de rendez-vous ratés.

– « Desencuentros »¹, en espagnol. Effectivement. c’est à cause de toi que me suis lancé dans le bain politique, appareil photo en main, enragé, en colère : je devais comprendre, je voulais dévoiler ton imposture. Et les deux seules photos que j’ai réussi à prendre de toi se résument à cette main énigmatique qui sort de ta berline, la première sur une route du Lot-et-Garonne, la deuxième à ta sortie de l’Elysée.

– Tu m’as donc invité pour mettre un visage ? Tu me tends ce piège grossier pour satisfaire ta curiosité malsaine de jeune adulte frustré ?

– Je t’ai invité car je ne peux m’empêcher d’avoir de la tendresse pour toi. Tu as la maladresse d’un père que l’on adore détester parce qu’il ne partage pas les mêmes opinions. Tu as la maladresse d ‘un homme qui veut réussir à tout prix et le montrer au monde.

Il boit une longue gorgée de tinto de verrano. La température est montée d’un cran dans l’appartement.

– Je pense alors qu’on se doit la vérité : pourquoi m’as-tu vraiment invité ?

– Parce que je veux « tuer le père » qui a engendré des enfants dégénérés comme Jean-François Copé ou Ségolène Royal. Parce que je veux m’adresser à l’homme que je me complais à détester par facilité de pensée et de langage.

Il sourit. Ce sourire charmeur et convivial.

– Oui j’ai engendré des monstres. 65 millions de petits monstres qui imitent bêtement mes tics et mes discours pour se moquer ou pour se conformer.

Il pose son verre sur la table basse, sa veste se retire de quelques centimètres avec l’extension de son bras faisant apparaître sa fameuse Rolex.

– J’aurais aimé que notre relation n’ait pas été cette suite de rendez-vous manqués. Sincèrement. Ta cruauté à mon égard m’aurait été utile. Elle peut encore m’être utile si tu acceptes…

– Il est trop tard maintenant.

Il porte sa main sur son col tentant de déboutonner un peu plus sa chemise. Il sue à grosses gouttes.

– Oui nous aurions dû avoir cette conversation bien avant.

Son visage se crispe. Il tente de capter le regard de Carla qui est perdue dans ses cordes. Il m’observe paniqué. Je lui rends un regard plein d’une sincère tendresse. Il se détend et esquisse un dernier sourire d’enfant. Il a compris et laisse aller son dernier souffle. Je m’approche de lui, l’embrasse sur le front en fermant ses yeux qu’il avait gardé grand ouvert. Je m’assois sur le tapis à côté de Carla qui susurre des inepties sur quelques fausses notes. J’aperçois des larmes sur son visage. C’est pour cela qu’elle a demandé d’accompagner son époux. Nous écoutons en silence les cris et le bruit de verre brisé qui résonnent : encore une nuit d’émeutes. Nous sommes deux monstres fous, perdus mais soulagés car désormais maîtres de nos destins.

1- « Desencuentros », un magnifique ouvrage de Luis Sepúlveda. 

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