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J’ai tapé fort. J’ai invité le même soir deux monstres de la télé. Fabrice est comédien mais il a bâti une partie de sa réputation sur des performances télévisuelles qui avaient de quoi rendre chèvre les animateurs qui l’interviewaient. Longues tirades en alexandrins, « crazy eyes », mais au fait quelle était la question déjà… ? De ma jeune mémoire, je ne retiens qu’un homme qui ait été capable de le dompter face à la caméra : Frédéric. Cravate nonchalamment attaché, décontraction sur les sièges en cuir de son studio, ses fiches collées au sol, il ne perd jamais le fil parce qu’il a dans le regard une intelligence rare : celle de l’écoute. Deux hommes que j’admire pour leur verbe et leur prestance. Un dandysme mondain, oui je sais, je suis Parisien.

Ok. Mes bretelles sont en place. J’ai allumé des bougies.

Je mets John Barry en boucle (là encore je vous recommande la lecture de la vidéo en lisant ce billet) Hommage à Thierry Ardisson et à son émission 93 rue du Faubourg Saint Honoré (Dios mio que je suis Parisien… bis). Je suis stressé comme une collégienne. Je sais que je vais une nouvelle fois assister à une conversation entre gentlemen de haute tenue. Que vais-je bien pouvoir leur dire ? Déjà, que vais-je leur préparer à manger ? Il me fallait quelque chose de fin et qui incarne la masculinité. Dîner entres hommes, que la belle me pardonne (une nouvelle fois). A quoi bon me fatiguer : ce sera charcuterie. Du bellota dans le jamon et dans le chorizo : du cochon élevé en plein air et nourri au gland. Oui, soirée entre hommes. Il faudrait peut-être que j’arrête avec ces phrases nominales non ? Elles ne sont pas digne d’un alexandrin. Joder Tonio, il va falloir que tu fasses mieux qu’un vulgaire journaliste ce soir. Il va falloir que tu montres que tu en as. Oui mais subtilement alors, dans un slip en soie. Je bois mon troisième verre de whisky.

Il est 20h. Ils sont en retard. Normal pour un dandy non ? L’art de sa faire désirer et blablabla, ahahah. Mais non. Ce sont des hommes corrects et polis. Ils ont oublié alors. Tu croyais quoi, tonto, que la crème de la conversation allait se déplacer dans ton petit appartement parisien ?

On tape lourdement à la porte et j’entends un éclat de rire. J’ouvre. Ils sont ivres. Pardon, complètement borracho !

Ils se tiennent bras dessus, bras dessous. Fabrice me regarde avec des yeux pétillants. L’ivresse me gagne à mon tour, le soulagement de les voir tous les deux au pas de ma porte, je saisis son visage et l’embrasse sur la bouche comme un joueur de foot. Ils se marrent. Frédéric m’imitent. Nous éclatons de rire.

Fabrice entre le premier comme un enfant. Il remet ses lunettes en ordre et passe sa main dans ses cheveux. Frédéric entre avec sa nonchalance légendaire en allumant déjà sa première cigarette.

Il se dirige tout de suite vers la bibliothèque.

– Conrad, Kessel, Bouvier. Il serait temps que tu grandisses un peu.

– Ah ne le charrie pas. Tu ne vas pas nous l’agacer tout de suite !

Lorsqu’un homme vous vient embrasser avec joie,
Il faut bien le payer de la même monnoie,

– Tiens Fabrice, ça devrait vous plaire. Philippe Murray. Je me demande ce que Patrick Cohen aurait pensé si je l’avais invité dans mon émission. Et cette idiote d’Alexandra Subley qui l’appelle mon « Patou ».

– Ah Frédéric, c’est la différence entre vous et moi. Je ne peux m’empêcher de vouloir charmer ces idiotes. Je savais que notre ami était un homme de goût. « L’ouverture des festivités a bien en effet remplacé l’ouverture des hostilités ». Là très sincèrement, mon ventre crie famine tu vois.

Et je ne hais rien tant, que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles,
Qui de civilités, avec tous, font combat,
Et traitent du même air, l’honnête homme, et le fat.

– Il va nous faire la soirée en alexandrins ma parole. Je me douterais bien que Molière serait de la partie. J’ai longtemps hésité à vous faire dîner avec Michel Fau (comédien, qui a récemment monté le Misanthrope de Molière au Théâtre de l’Oeuvre à Paris). Il doit venir normalement la semaine prochaine.

– Michel est un homme délicieux mais je crois qu’il me méprise. Tu sais le coiffeur de ses dames, l’excité du PAF…

Tous les hommes me sont, à tel point, odieux,
Que je serais fâché d’être sage à leurs yeux.

Je leur ouvre une bouteille d’Azul y Garanza, mon vin préféré chez Farago. Nous nous précipitons sur les embutidos. Nous avons tous les trois un moment de recueillement au moment où la noisette du gras de la charcuterie fond sur nos palais délicats.

– Messieurs, elles sont absentes mais nous allons parler de femmes ce soir (une fois n’est pas coutume dans cet appartement). Mais pas les idiotes, non, celles qui nous attirent, vous voyez, les femmes complexes.

Je sens Fabrice qui bouillonne avec malice derrière ses lunettes et derrière sa main plaquée sur sa bouche, je devine son sourire. Frédéric allume une autre cigarette (Marlboro light, il veut arrêter la cigarette électronique).

– Mais quelles femmes ne le sont pas ? Ou alors se sont des hypocrites. Quant à nous, pour être attiré par la complexité, il ne faut pas être simplet non plus. Regarde nous ! Tirés à quatre épingles, cultivant le verbe, la nonchalance et le mystère pour réfréner nos élans romantiques qui les font fuir. Ce jeu est sacrément tordu. Mais garde toi de penser que nous ne faisons que réagir : nous avons tous des égos à flater. Regarde-le.

– La jouissance par l’oreille ! ça c’est incroyable ! Et même si elles ne comprennent rien, la musicalité du verbe, à condition qu’il soit dit en respectant cette rythmique. C’est bestial regarde.

Il s’approche de nous, pose ces mains successivement sur nos genoux en nosu fixant du regard et en prenant ses repsirations par un léger mouvement arrière de la tête et ce coup de langue, tic à la fois vulgaire et sursexualisé qui peine à réprimer le postillon du comédien.

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Baudelaire. C’est pour charmer les midinettes même si elles n’y comprendront jamais rien.

Je leur propose un verre de whisky. Je leur sers un Bowmore very cloudy vintage 2000. Eclats de rire en écoutant les blagues salassent de Fabrice sur Louise Bourgoin, nous nous dirigeons chacun à une fenêtre de l’appartement.

L’appartement étant en « l », nous pouvons nous apercevoir comme sur le balcon d’une salle de théâtre. Fabrice commence par une tirade de Molière une fois de plus.  Frédéric a choisi les Sonnets de Shakespeare et je conclus par Tchekhov et sa Mouette. S’en suis une joute verbale. Nous déclamons à tue-tête les vers et les tirades qui la pleine lune de ces premières douces soirées de printemps nous inspirent.

– Mettons les choses au pire qu’en secret tu te sauves ;                                                                                                            En droit d’usufruitier tu es mon assurance,                                                                                                                              donc ma vie n’ira pas plus loin que ton amour,                                                                                                                        car de ton amour tien elle tient sa dépendance.

Une première lumière s’allume dans l’immeuble en face. Puis deux. Puis trois.

Les femmes ne pardonnent pas l’insuccès. J’ai brûlé tout, jusqu’au dernier bout du manuscrit. Si vous sa- viez comme je suis malheureux ! Votre froideur à mon égard est horrible, incroyable ; comme si, en me réveillant, j’avais vu ce lac asséché, l’eau aspirée par la terre. Vous venez de dire que vous étiez trop simple pour me comprendre ? Qu’y a-t-il à com- prendre ?

Un premier cri. Celui d’une femme. Nous nous arrêtons un instant pour prêter l’oreille. Non, il s’agit pas d’un cri d’indignation.

Nous déclamons encore plus fort. D’autres fenêtres s’illuminent alors dans les immeubles un peu plus lointain. D’autres cris plus aigus, quelques soupirs.

Ces fautes que tu commets par liberté espiègle                                                                                                                     Lorsqu’il se fait que je suis absent de ton coeur                                                                                                                     Profitent à ton jeune âge, profitent à ta beauté ;                                                                                                                       La tentation te suit partout où que tu ailles.

Dans la cour de mon immeuble c’est l’hystérie générale. La voisine du 6ème étage est penchée à sa fenêtre, offrant sa poitrine à nos regards incrédules. Les cris de la concierges concurrencent les aboiements de son chien dans les aigus. Un premier râle se fait entendre. Quand soudain le concert des maris jaloux prend le dessus.

Je sais maintenant, je comprends, Kostia, que dans notre métier, artistes ou écrivains, peu importe, l’essentiel n’est ni la gloire ni l’éclat, tout ce dont je rêvais, l’essentiel, c’est de savoir endurer. Apprends à porter ta croix et garde la croyance. J’ai la foi, et je souffre moins, et quand je pense à ma vocation, la vie ne me fait plus peur.

On tape à la porte, on nous menace, les femmes se font éloigner des fenêtres par la force, les cris des disputes, des déchirements. Fabrice conclut en manquant de passer par dessus le garde-corps emporter par son enthousiasme et sa légitime colère.

Mon Dieu, que votre esprit est d’un étage bas !
Que vous jouez au monde un petit personnage,
De vous claquemurer aux choses du ménage,
Et de n’entrevoir point de plaisirs plus touchants,                                                                                                                 Qu’un idole d’époux et des marmots d’enfants ! 

Le calme revient. Nous allumons chacun une cigarette et la lune éclaire encore nos visages ruisselant. Nous avons fais jouir le 10ème arrondissement de Paris. La nuit nous appartient.

 

 

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