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– Putain Fred !

Oui je l’appelle Fred, parce que Fredo est déjà pris par un très bon ami de père. Fred c’est juste familier comme il faut et FRE-DE-RIC, c’est trop aristocratique. Il n’en a pas besoin.

– Non seulement tu arrives en retard mais en plus tu n’es pas rasé. Il ne manquerait plus que tu aies ramené des fleurs pour la belle et je t’aurais bien mis mon poing dans la figure.

Fred entre dans l’appartement un peu penaud. Comment lui en vouloir finalement ? Car malgré cette nonchalance horripilente, Fred dégage cette fragilité et cette générosité désarmante qui lui a certainement valu bien du succès auprès des femmes malgré son outrecuidance et un physique ingrat passée une certaine heure de la nuit. Il s’arrête sur ma collection de Lui Magazine (dont il est directeur de la rédaction).

– Il t’en manque un mon salaud ! Lecteur fidèle mais pas trop.

Oui pour l’attirer chez moi, il a bien fallu que je flatte un peu son égo.

– Désolé Camarade, tu ne peux pas bien faire à tous les coups ! D’ailleurs, je te le dis tout de suite, je n’ai lu qu’un seul de tes romans. Ton écriture m’ennuie un peu. Si tu es là c’est parce que j’admire tes talents d’intervieweur. Et je crois que Houellebecq (dont il a fait l’interview dans le numéro 7 de Lui, NDLR) avait raison : tu es un merveilleux critique littéraire car plus qu’une plume, tu as un regard et le photographe qui sommeille en moi y est très sensible.

Il s’assoit sur le canapé en cuir noir.

– Tu as vraiment reçu Anne Sinclair ici ?

– Ne fais pas le malin, on a beaucoup de choses à se dire. J’ai eu un mal de chien à trouver un plat qui te ressemblait. Instinctivement je serai allé sur des Piquillos mais ça aurait flatté ton côté basque. Insupportable. Je voulais quelque chose de féminin et d’ingrat : je t’ai préparé une morue. Et avec ça tu sais ce qu’on boit ?

– Du vin rouge bien entendu !

– Tu as tout compris.

Je me détends un peu et nous ouvre une bouteille de Pomerol Château la Rose Figeac, je ne vous dis pas l’année, c’est indécent. Rien d’espagnol mais j’ai eu peur d’heurter son palais délicat.

– Je te trouve gonflé de critiquer mes romans. Houellebecq, je veux bien, mais de la part d’un mec qui n’en a pas publié un seul… Et puis la morue franchement ! Tu mets les deux pieds dedans comme un vulgaire Tabloïd.

– C’est là que tu te trompes. La morue est ingrate au premier regard. Comme toi. Mais si elle est correctement dessalée et cuite juste comme il faut, elle se révèle d’une finesse extraordinaire. C’est un poisson que je vénère parce qu’il a du goût, qu’il n’a pas peur du gras et qu’il donne soif. Fais moi confiance.

Je marque un point. Je dresse nos assiettes. La morue est simplement assaisonnée d’un filet d’huile d’olive, une Arbequina, ma préférée, un peu d’ail, et du piment d’Espelette (ma concession basque) et elle est juste accompagnée d’une purée de patates douces à l’huile de truffe. Nous nous régalons. Vraiment.

Très vite la joie de nos papilles et l’ivresse du vin nous poussent à évoquer les femmes, leur désir de liberté et d’épanouissement contrecarré par leur volonté d’être rassurée. Nous vociférons sur les loups que nous avons été et que nous continons d’être dans nos écrits, chacun à sa façon. J’ouvre un autre Pomerol, Château Ferrand, 2011. Son regard pétille. Le mien aussi. Je l’envie quand il me parle des femmes qu’il a côtoyées, j’envie sa nonchalance aristocratique. Il allume une cigarette, une Alain Delon par souci de provocation sûrement. C’est aussi son côté vieille France.

– Fred, j’ai longtemps été inquiet pour toi. Je croyais que tu étais en mec profondément seul malgré les apparences mondaines que tu te donnes. Le cliché, tu vois. Mais tu vas bien on dirait, j’étais heureux de te voir.

– Tu ne m’as pas dit lequel de mes romans tu avais lu ?

« L’amour dure trois ans ».

Il m’observe d’un air désolé en montant dans son taxi.

– Tu es sûr que tu ne veux pas venir à cette soirée ? Je retrouve quelques ami(e)s au Montana.

– Non je sais déjà comment elle va finir. C’est le sujet de mon premier roman.

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2 réflexions sur “Mon dîner avec… Frédéric Beigbeder

  1. Pingback: Mon dîner avec… André Manoukian et Pierre-Emmanuel | Ya Está by Tonio

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