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Chère Anne, vous inaugurez une nouvelle chronique. Vous êtes mon premier dîner imaginaire. Des dîners forcément mondains, toujours courtois mais à la sauce andalouse.

Votre réapparition sur France 2 l’autre soir a provoqué un trouble en moi. Un mélange de réminiscence de mon enfance provinciale mêlée à un choc érotique relevant du complexe d’Oedipe.

Passée cette introduction je fais entrer Anne dans l’appartement. Oui, rien à voir avec le faste et les volumes auxquels elle doit être habituée. Mais cette femme de gauche a la courtoisie de ne point s’offusquer de la petite taille d’un appartement parisien. Elle fait le tour (rapide) du propriétaire en s’arrêtant sur chacun des nombreux objets qui occupent les murs et les meubles de la pièce. Je file en cuisine pour lui servir un verre de vin blanc, un Calvente Guindalera. Elle est devant mon tableau.

– Corto Maltese à Venise, ça ne m’étonne pas de vous.

Touché par la remarque je l’invite à s’asseoir sur le canapé en cuir noir d’où elle peut jouir d’une vue imprenable sur les toits du Xème arrondissement parisien. Elle porte un jean, un chemisier blanc et une veste noire. Elle est à peine maquillée et ses cheveux sont détachés. Cette simplicité ne me laisse pas indifférent.

– Le principe de cette chronique, chère Anne, est de vous préparer un plat qui vous ressemble.

Ses yeux bleus me fixent. Elle sourit avec malice. Le même sourire qu’elle arborrait quand un politique esquivait ses questions. Un sourire joueur et maternelle. Je déglutis.

– Anne, je vous ai préparé un risotto.

– Un risotto, mais je croyais que j’allais être dévorée à la sauce andalouse ?

– Bien vu. Mais vous n’êtes pas sans savoir qu’une des spécialités de la Péninsule est la paëlla. Mais vous n’êtes pas une femme « paëlla ».

Elle éclate de rire et s’allume une Vogue (ne me demandez pas pourquoi, je suis sûr qu’Anne fume des Vogues).

– Ne vous moquez pas de moi. Je ne vous imaginais pas dans un marché autour d’un plat géant d’une paëlla trop grasse où il faut chercher les calamars décongelés. Vous êtes de gauche mais tout de même. A l’inverse, je ne me voyais pas non plus vous préparer un met délicat et minimaliste au nom de votre sophistication, façon Ferran Adria (célèbre cuisinier catalan, chantre de la cuisine moléculaire)

– Très bien mais cela ne répond pas à ma question : où est la sauce andalouse dans votre Risotto ?

Je sens sa célèbre pugnacité dans cette question.

– L’Andalousie est aussi une nation du riz. Vous savez pourquoi ? C’est le meilleur moyen de faire se mélanger les différentes sphères culturelles qui l’ont traversée à travers les siècles.

Elle me voit venir avec mon baratin multiculturaliste. Une petite moue moqueuse mais discrète fais son apparition sur ses lèvres.

– Vous êtes en train de me dire que ce que je vous inspire c’est le mélange des cultures ?

Elle me dit ça, presque déçue.

– Non, Anne. Vous valez mieux que ça. Je cherchais un plat à la fois sophistiqué et généreux. Seul le riz permet cette formidable alchimie. Je vous ai préparé un Arroz printanier : des pointes d’asperge, des pleurotes, des artichauts et des calamars, frais, je vous le promets. Je voulais un plat qui traduisent votre finesse et votre pugnacité, votre générosité que certains de vos amis apparente à votre côté « mère juive » tout en y mettant une touche de noblesse avec quelques ingrédients délicats telle que l’asperge.

– Antoine, je suppose que vous avez préparé cet entretien avec beaucoup d’attention et j’ose espérer que vous savez que vous ne m’aurez pas par la flatterie.

– Par la flatterie non. Mais par l’intelligence d’un plat, laissez moi cette once d’espoir s’il vous plait.

Je dresse les assiettes, laissant Anne dans le salon un instant avec le « Down and Out in New York City » de James Brown. Je lui ressers un verre de vin. Elle est à l’aise.

Je lui parle de mes souvenirs de 7 sur 7. Mon admiration encore pour son travail et ses talents d’intervieweuse politique. Je lui raconte mes déboires avec les pontes de l’UDF à l’époque et le PS. J’évoque mon rêve d’être un jour à sa place, faire valoir mes talents « d’accoucheur d’âmes » auprès des grands de ce monde. J’ouvre une deuxième bouteille de vin et je me rends compte que jusqu’à présent c’est elle qui m’a baladé et qui m’a poussé à parler de moi.

Je change alors mon fusil d’épaule profitant de notre ivresse qui commence à se faire sentir et d’un de ses silences alors qu’elle observe quelques unes de mes photos accrochées au mur. Nous parlons d’amour et de sacrifice.

J’évoque celui de son premier mari (le journaliste Yvan Levaï, aujourd’hui sur France Inter), admirable, qui l’a confiée à l’homme qui l’a blessée. Nous parlons de séduction, de l’ambivalence des femmes. Elle n’est pas d’accord avec moi bien sûr mais finit par concéder sa faiblesse pour l’intelligence avant tout et son exigence pour les hommes et pour elle même. Comment a t-elle pu se faire avoir par ce sourire canaille de seconde zone ? C’est ma dernière question. Je ne voulais pas aborder le sujet mais l’alcool aidant et mon indignation qu’une telle femme puisse tomber dans un piège aussi grossier ont eu raison de ma retenue : je lâche cette petite bombe impudique et discourtoise. Son regard se voile. Lee Moses surgit de ma playlist. Bad girl. Elle a cette force d’esquisser un énième sourire mais qui tend vers le bas, son menton la trahit.

– C’est le prix à payer pour ceux qui veulent vivre. C’est la vie et je crois que vous le savez déjà.

Je la raccompagne, son taxi l’attend.

– Merci Anne.

Mon regard se voile.

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9 réflexions sur “Mon dîner avec… Anne Sinclair

    • Non, nous avions des choses à nous dire rien que tous les deux. Mais nous avons longuement parlé de la crise de la presse et donc évoqué ce magnifique projet qu’est Capsule (http://capsulejournal.com). Je lui ai laissé votre carte. Elle a hâte de vous rencontrer. Et merci pour votre relecture attentive.

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