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Edit du 25/04/2014: Le 25 avril, Libération oubliait un dossier sur le mauvais traitement des personnes handicapées en France. Le même jour était publié le droit de réponse de Grégory Cuilleron, dont voici un extrait : 

Ce qui me peine dans cet article de Libération dans lequel je suis réduit au terme de «manchot», c’est le manque de recul évident. (…) J’ai la faiblesse de penser que les journalistes sont là pour dénoncer les inégalités. Malheureusement la politique du bon mot, l’a emporté sur le bon sens.

Et Libération de répondre élégamment juste en dessous : 

Qu’une simple phrase décrivant l’évolution du traitement à l’émotion de Top Chef par M6 suscite telle réponse nous étonne. Quant à l’emploi du terme «manchot» qui n’est pas péjoratif, s’il a pu blesser, nous en sommes désolés. Mais, si Grégory Cuilleron pense vraiment que M6 n’a pas joué la carte du pathos, là, c’est pour lui que nous sommes navrés.

Je ne connais pas l’émission Top Chef. Je sais, c’est mal.

On ne compte plus le nombre de blogueurs food vissés à leur téléphone portable pour tweeter la moindre respiration des candidats cuisiniers. Nous sommes dans l’air du transmédia : le commentaire en live a autant d’importance que l’émission elle-même.

Je découvre l’émission la semaine dernière. Le rythme du montage, les filets de sole préparés en 3min, les mouvements de caméras en avant en arrière, zooms saccadés, j’ai le vertige et des palpitations. Que des gens parviennent à passer leur soirées à commenter l’émission à leur fidèle public virtuel me fait dire que la solitude est décidément le mal du siècle, mais qui suis-je pour juger ? Après tout j’ai moi aussi mes moments de solitude par écran interposé… Soit.

Juger… juger l’insignifiant… Il y a des gens qui sont payés pour ça.

C’est la chronique mondaine de Paris Match, les dessous des soirées parisiennes sauce Beigbeder dans Lui, les unes racoleuses sur les frasques présidentielles dans Closer, l’épluchage de poubelles ou l’interrogatoire des cireurs de pompe de la République pour Médiapart. C’est un registre, un genre littéraire plaisant parce que finalement sans prétention et souvent doté d’une bonne dose de french second degré.

Frederic_Beigbeder_reading

Et puis il y a Libération.

Et sa rubrique Ecrans et sa sous-division « Bourre-paf ». Ma moustache se délecte de ce jeu de mots, vraiment, VRAIMENT, bien senti. Deux journalistes aux commandes : Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts. Ils signent toujours à quatre mains. Ainsi la responsabilité des propos est collective ou… inexistante. Dernier fait d’arme : une tribune, que dis-je, une charge contre l’émission de M6.

« tant que la télévision se délectera de salir ce qui est beau et de pervertir ce qui élève, elle nous trouvera sur son chemin, debout, résolus, indignés, un nerf de bœuf bien calé au fond de la pogne pour lui refaire sa tronche façon Joconde de Picasso et César réunis. Camarades, à nous ! Ils ont assassiné Top chef ! Assassiné, lapidé, dévoyé, mais aussi pétri à la chouine et malaxé à la va-comme-je-te-pousse-mémé-dans-les-orties-en-salade. »

Premières lignes : vous sentez l’indignation ? La révolte qui vous bouffe les tripes ? La barricade érigée rue Béranger (adresse parisienne du journal) mais avec une pointe d’ironie, car c’est la fête dans les bureaux de Libé. Ahahahah l’ironie est une arme n’est-ce pas ? Heureusement les journalistes sont là pour prendre la défense de l’auditeur hébété. Et parce qu’ils sont aussi là pour vous éduquer, ils nous servent une lichette de légitimité culturelle :

« Si Top chef n’a jamais eu l’âpreté d’un documentaire de John Grierson (nous pensons à Drifters : the recipe, qui a suivi son célèbre Drifterssur la pêche au hareng, où l’on assistait à la confection intégrale et muette d’un porridge au hareng, donc), l’édition 2014 tient du fleuve lacrymal. »

Tu ne connais pas ? Ahahahaha ça ne m’étonne pas ! C’est un réalisateur britannique mort en 1972 qui a fait un film muet sur la pêche au Hareng. Ahahahahaha. Excellent, VRAIMENT, excellent.

Et puis enfin, clou du spectacle et objet du scandale, la méchanceté mondaine, celle dans laquelle le bruncher invétéré rue de Bretagne aime se complaire pour amuser la galerie. AHAHAHA, c’est osé, c’est audacieux, c’est anti-conformiste, ce mec il en a tu comprends :

« On croyait en avoir fini avec les chouineries sitôt l’élimination de Quentin, mais la prod nous a alors sorti des chtits-nenfants-pauvres-qui-n’ont-jamais-vu-la-mer pour lesquels ont cuisiné les candidats. De quoi vous tirer le sanglot encore mieux qu’avec le manchot de 2010. » (référence au candidat Grégory Cuilleron qui n’a pas tardé à réagir)

Vous les voyez tous se marrer autour de cette grande table en bois du marché des Enfants rouges ? Vous les voyez avec leurs chiards emmitouflés dans des foulards hors de prix ? Vous les voyez ces gueules de cyniques planqués derrière des lunettes de soleil Paul Smith ? Vous les voyez leurs attributs moulés dans un jean hors de prix ? Et encore, heureusement qu’il n’y a pas de candidat noir dans l’émission… Sinon vous auriez eu droit à une pique « Y’a bon », bien sûr, ironique, ahahahaha, pleine de second degré… oui vous les voyez rire. Carnassier. Mais de gauche donc l’ironie est permise. )

Je suis adepte de ce genre d’humour.

Je le pratique moi-même, sans complexe. Parce que mon auditoire me connaît. Ici le doute est permis. Raphaël et Isabelle ont un statut de journaliste. Ils écrivent dans un journal pas pour leurs amis mannequins du dimanche matin. Je n’ai rien contre l’irrévérence. Je déteste  juste le mépris. Et je déteste d’autant plus le mépris des puissants, ceux qui s’autorisent la légitimité pour écrire et parler au nom de la foule tout en la regardant de haut : ils défendent le peuple opprimé par les multinationales qui dirigent la télévision tout en se moquant de ses singeries dans la boue. C’est la nouvelle aristocratie. Mais sans panache.

La France n’a pas décapité Marie-Antoinette.

marie antoinette

Ses courtisans s’amusent et ils ont même une carte qui les y autorise. Une carte de presse.

« En 2015, vous le comprendrez,Top chef, ce sera sans nous. Et toque. »

Oui car on peut espérer qu’en 2015, Raphaël et Isabelle ne seront plus journalistes. Oui car on peut espérer qu’en 2015, on comprenne enfin que Libération n’est pas un journal et qu’on reconnaisse enfin ce qu’il n’a cessé d’être depuis des années : un café mondain où une population d’un certain pouvoir d’achat et d’une certaine hauteur d’esprit, se gausse d’être bien née en entretenant l’illusion d’une gloire passée. Qu’on leur coupe la tête ! 

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PS : si vous voulez vraiment vous marrer en regardant Top Chef, je vous conseille cette grille de Bingo ici.

 

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4 réflexions sur “Libération ou l’art de la Haine mondaine

  1. Bien parlé Camarade !
    L’ auditeur hébété que je suis s’abstiendra bien volontiers à l’avenir de l’intervention pseudo protectrice de Mr Garrigos et Mme Roberts. Messieurs Dames (qui fûtes) journalistes, je me joins à Grégory Cuilleron pour vous adresser un beau geste du majeur, de nos bras différents l’un de l’autre.

  2. Pingback: Absurde ! | Ya Está by Tonio

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